Notre addiction à la voiture

L’été dernier je publiais cette série de tweets à dérouler:

Une chose m’a toujours interloqué : dans les villes, l’idée de transports en commun gratuits fait tiquer, alors que le parking gratuit semble tomber sous le sens. Partant de ce constat, je me suis demandé quel processus psychologique se cachait derrière une telle attitude, d’autant que cela fait des années que contemple impuissant l’absurdité de la culture voiture. On peut définir la culture voiture par tout processus conscient ou inconscient qui nous mène, individuellement ou collectivement, à centrer nos vies autour de l’automobile. Cette culture se manifeste notamment dans notre manière de construire nos villes, où il suffit de regarder la quantité d’espace et de ressources que l’on réserve à la voiture.

J’ai la culture voiture à l’esprit tous les jours. Il faut dire qu’on y est constamment confronté, que ce soit quand on se voit obligé d’appuyer sur un bouton pour demander la permission de traverser la rue ou en étant confronté à des routes dangereuses sans infrastructure cyclables protégées quand on se déplace à vélo

Je milite activement contre la culture voiture depuis de nombreuses années. J’ai participé à des réunions de concertation, j’ai rencontré des employés municipaux, j’ai envoyé des emails aux politiciens, j’ai rencontré des politiciens, j’ai participé à des débats télévisés en direct avec des personnalités médiatiques, j’ai animé un blog, j’ai tweeté et, très honnêtement, je suis épuisé. Je me rends compte que si on veut que nos efforts de revendication puissent durer, il faut redéfinir le défi que pose la culture voiture afin que nos efforts soient pertinents et que l’on sache la combattre efficacement.

Accepter notre addiction à la voiture

En tant qu’ancien clinicien en santé mentale, je n’utilise pas le terme “addiction” à la légère, et je ne cherche pas à minimiser la gravité de ce problème. Je ne suis pas en train de dire que chaque personne qui conduit une voiture a une addiction clinique, mais j’utilise plutôt cette métaphore pour illustrer notre dépendance sociétale à l’automobile. Je suis convaincu que cette conceptualisation peut nous aider à cibler nos efforts et mieux comprendre le défi auquel nous faisons face.

J’ai moi aussi eu des propres de dépendance inconsciente à la voiture dans le contexte compliqué de recherche d’identité pendant l’adolescence et de recherche d’acceptation sociale au lycée. 

Je me souviens clairement des jours précédents l’obtention de mon permis de conduire. J’avais tellement hâte que j’en perdais le sommeil. Je passais mes nuits éveillé à fantasmer sur la “liberté” que m’octroierait la voiture, de comment elle me rendrait plus “cool”. J’avais également hâte de pouvoir aller au lycée en voiture au lieu d’y aller à pied. Je ne vivais qu’à neuf minutes à vélo de mon lycée mais j’y allais en marchant car j’avais honte d’arriver à vélo alors que mes camarades débarquaient dans leurs belles Honda Civic. Dans ma curieuse hiérarchie des manières “cool” d’aller à l’école, j’avais bizarrement mis la marche au-dessus du vélo. Je considérais le vélo comme enfantin. Pour vous donner le contexte, j’ai obtenu mon permis de conduire la même année que la sortie du film Fast and Furious, un film qui fait l’apologie de la course de rue automobile. Tous mes amis avaient été le voir et avaient attrapé le virus de la culture voiture. Ce film a lancé la mode de modifier des vieilles voitures minables en leur rajoutant des gros pots d’échappement bruyants et autre dispositifs pour “améliorer la vitesse”. Ça n’a jamais été mon truc, mais j’ai par contre passé de longs moments à traîner dans les voitures de mes amis dans des parkings de supermarché à essayer d’émuler ce que nous avions vu dans ce film. Au-delà de la promotion de la culture voiture, le film présentait également une image déformée de la masculinité. Les hommes, les vrais, ça conduit des bolides. Quand j’y repense aujourd’hui, mon sentiment de honte n’avait rien d’étonnant.

Mon père, lui, ne comprenait pas. Son propre père était propriétaire d’un magasin de vélo au Bangladesh. La modeste bicyclette était son gagne-pain. Ce magasin a survécu à une guerre civile et à un génocide et c’est grâce à lui que ma famille a réussi à traverser cette période difficile. Sans le vélo, je n’aurais même pas vu le jour. Vous pouvez donc imaginer avec quel enthousiasme mon père m’a fait découvrir la petite reine. Je me souviens encore de sa tête quand il m’a fait la surprise de mon premier vélo “de grand” quand j’avais 8 ans. Ce vélo, à chaque fois qu’on allait au centre commercial et que je le voyais dans la vitrine, mes yeux s’illuminaient. Quand il me l’a offert, il l’a mis au garage et m’a demandé d’aller y vérifier la lessive. Quand je l’ai aperçu, ma tête a failli exploser!

Comment cette joie a-t-elle disparu? Mon besoin d’appartenance était tel que je l’avais mise de côté. Ça me rend triste quand j’y repense, mais je ne me le reproche pas car mon comportement était totalement compréhensible dans une société qui vénère la voiture. Mon histoire n’est qu’un exemple de la perversion de la culture voiture, et de comment à ce jeune âge elle a défini mes valeurs et ma vision du monde.

Dans sa définition du terme “addiction”, la société médicale américaine sur l’addiction explique que “les personnes souffrant d’addiction utilisent des substances ou ont des comportements qui deviennent compulsifs et qui continuent malgré des conséquences néfastes.” Or conduire une voiture est un comportement qui génère une multitude de conséquences néfastes. Des recherches montrent que l’on peut corréler la quantité de temps passé au volant avec “une plus forte probabilité de tabagisme, de sédentarité, de troubles du sommeil, d’obésité, et de santé physique et mentale inférieure.” Et au-delà de l’impact sur la personne au volant, la voiture a un impact négatif sur le reste de la société. Les accidents de la route sont la cause première de mortalité chez les 5-24 ans. La culture voiture est donc en train de littéralement tuer notre avenir. Un lien a été établi entre la pollution sonore liée au trafic automobile et la dépression. Même quand on est à l’abri des voitures qui terrorisent nos rues, le bruit qu’elles émettent vient s’infiltrer chez nous et nous rend malade. En parlant de pollution, les voitures contribuent grandement à la pollution atmosphérique. On pourrait voir les voitures électriques comme une solution, mais elles aussi ont des pneus, et quand les pneus se dégradent, ils deviennent une source majeure de pollution micro-plastique dans nos océans. Enfin, il y a l’incroyable quantité d’espace que nous avons alloué au déplacement des voitures (électriques ou pas) et à leur stationnement. A Londres, où je vis actuellement, les routes représentent 80% de l’espace public. En Amérique du Nord, alors même que nous faisons face à une crise majeure du logement abordable, la plupart des villes sont recouvertes de stationnement de surface

Je ne fais là qu’effleurer la globalité de l’impact négatif de la culture voiture, mais j’espère avoir déjà exposé à quel point il est irrationnel de vouloir continuer à considérer la voiture comme une priorité. Pourtant, dès qu’on essaie de changer nos habitudes, cela devient un sujet très controversé qui inonde les médias et la presse. Il demeure un sentiment de colère quand on construit des pistes cyclables, qu’on investit dans les transports en commun ou qu’on supprime du stationnement. Et c’est pour cette raison qu’il me paraît pertinent de considérer ce problème à travers le prisme de l’addiction. Quand l’objet de notre dépendance est menacé, il est commun de s’énerver et de réagir. On ne montre pas son meilleur visage. Il convient de souligner que les personnes qui réagissent ainsi sont des victimes de la culture dominante de la voiture. La culture voiture est tellement normalisée dans nos vies quotidiennes qu’on peut comprendre que chez certaines personnes, tout effort de la démanteler provoque de la peur. Un monde sans voitures paraît étranger.

“Une ville saine ne peut pas être dépendante à la voiture”

Quand je parle de “notre addiction à la voiture”, j’utilise “notre” plutôt que “leur” car je considère que nous devons voire cela comme la déficience d’un système auquel nous participons tous. Au premier abord, on pourrait penser que pointer du doigt et faire culpabiliser les gens pour leur comportement individuel est une bonne solution, jusqu’à ce qu’on se rende compte que cela prendrait une éternité avant d’initier un réel changement. Vous imaginez la quantité de culpabilisation qu’il faudrait générer? Ça demanderait une énergie folle. Si vous souhaitez passer votre temps à mettre en évidence le comportement hypocrite des autres, pas de soucis. Mais personnellement, je suis convaincu que nos efforts seront plus efficaces si on les concentre sur le changement du système qui facilite ces comportements.

Et pour changer ce système, il faut commencer par admettre que nous avons un problème; on ne peut pas résoudre quelque chose dont on n’admet pas l’existence. Nos villes doivent reconnaître la réalité de l’impact qu’a la culture voiture sur la population et la planète. Malheureusement, les personnes au pouvoir aujourd’hui doivent faire face aux terribles décisions “voiture-centriques” prises bien avant leur temps. Il faut qu’ils comprennent que ce n’est pas de leur faute, mais que c’est par contre bien LEUR responsabilité de résoudre le problème. C’est une responsabilité intrinsèque à celle du développement urbain.

Avant tout, il faut proposer aux gens de meilleures solutions que la voiture. Une ville saine ne peut pas être dépendante à la voiture. Le Dr Judson Brewer, psychiatre, spécialiste en neuroscience et expert en traitement de l’addiction, parle de l’importance de disposer d’une BMO (bien meilleure option). Il explique que si l’on veut réellement vaincre une addiction, il faut la remplacer par quelque chose de plus séduisant et gratifiant. A l’échelle d’une ville, cela signifie investir dans des alternatives à la voiture. Il faut rendre les transports en commun plus efficaces, plus confortables et plus abordables. Il faut construire des infrastructures cyclables pour permettre aux gens de se rendre d’un point A à un point B sans mettre leur vie en danger. Il faut faire en sorte que nos trottoirs offrent usagers une expérience pleine de dignité.

Démanteler la culture voiture peut paraître insurmontable. L’idée de remettre en cause des convictions ancrées si profondément dans notre culture depuis des décennies est intimidante. Mais je suis convaincu que, si nous travaillons ensemble en nous focalisant sur le développement de meilleures alternatives à la voiture au lieu de condamner les automobilistes eux-mêmes, nous verrons de réels changements de notre vivant. Je suis plein d’espoir. Vous aussi j’espère.


Merci beaucoup à Charles Dassonville pour la traduction!

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